Livre "Changer de vie" sorti en novembre 2002, écrit par Marie-Pierre Noguès et Anne Claret-Tournier.
Partir au bout du monde
Karl Strepkoff a exporté sa petite entreprise au Japon
Karl Strepkoff a toujours eu la fibre commerciale. Et une attirance très forte pour l’étranger. Lycéen à Caen,
il monte un commerce de polos et de montres. C’est au cours d’un voyage à HongKong, où son père travaille, qu’il découvre
l’énorme offre asiatique et ses prix dérisoires. De retour en France, Karl se fait envoyer des colis remplis d’articles « Made in
China » qu’il écoule auprès de ses copains ravis. « Je voulais juste gagner assez pour me payer une chaîne Hi-fi,
plaide-t-il. Mais je me suis rendu compte que je me débrouillais bien et, après mon bac, j’ai décidé de faire une prépa
HEC ». Après son année de prépa, Karl entre à l’ISG qui propose une deuxième année dans plusieurs pays
étrangers. En stage de fin d’études chez Philips, le jeune diplômé refuse pourtant le poste qu’on lui propose. « J’ai
réalisé que la progression de carrière était extrêmement encadrée. Je ne voulais pas entrer dans un système qui ne
récompensait pas suffisamment les gens au mérite », explique-t-il. En toute logique, Karl décide de monter sa propre entreprise,
avec un ami. « Nous n’avions pas de projet précis, se souvient-il. Mais comme nous adorions tous deux la Thaïlande, nous avons
décidé de faire de l’importation d’accessoires en soie, pour pouvoir aller régulièrement dans ce pays ».
« Soie coquine » voit le jour en 1989, mais l’enthousiasme des deux jeunes créateurs est vite douché par les
réalités administratives. « Juste après le dépôt des statuts, nous avons reçu des factures de l’URSSAF et
des caisses de retraite, alors que nous n’avions pas commencé à travailler, note Karl. Pendant quelques années, les deux associés
essaient de développer leur business, revendant leurs objets en soie à des détaillants et des grands magasins. Au bout de quatre ans, Karl a
l’impression de stagner. L’entreprise ne réalise que 150 000 euros de chiffre d’affaires, et les deux associés se versent un
salaire de misère. « Je passais mon temps à courir après les règlements des clients, ce n’était pas ce que
j’avais espéré ». En 1994, les bureaux de l’entreprise subissent un dégât des eaux qui ruine tout le stock.
Karl jette l’éponge et décide de quitter la France pour le Japon « Parce que ma petite amie, japonaise, que j’avais connue
pendant mes études, vivait là-bas. Mais aussi parce que c’était très loin de la France ! ».
« Le japon est moins pénalisant que la France pour les jeunes entrepreneurs »
En 1994, Karl s’envole vers l’Asie, sans regret. Il souhaite poursuivre à Tokyo les activités de Soie coquine,
mais commence d’abord par un emploi salarié. Enfin, « salarié » est un bien grand mot. « Je suis
allé voir l’employeur de ma petite amie, qui travaillait dans l’import-export, et je lui ai proposé de travailler gratuitement pour lui,
le temps de me former et d’être rentable », explique Karl. C’est cette embauche qui lui permet de recevoir un visa de résident
au Japon. Pendant six mois, le jeune Français n’est pas payé, mais son patron l’autorise à vivre dans son bureau. Karl poursuit
donc l’importation d’accessoires en soie thaïlandaise pour le compte de son employeur japonais. Au bout de deux ans, il se sent mûr pour
monter son entreprise, avec son amie japonaise pour nouvelle associée. « Ici, l’environnement est beaucoup moins pénalisant
qu’en France pour les entrepreneurs, se réjouit-il. Il est assez simple de monter une entreprise. On peut par exemple domicilier sa société
chez soi sans limite de temps. Le droit du travail est flexible, moins contraignant pour les petites sociétés que pour les grosses. Et l’administration,
elle, attend qu’une structure soit rentable pour lui faire payer des charges ».
En six ans, l’activité de Soie coquine a évolué. Karl a découvert le potentiel du marché des objets
promotionnels. Il a abandonné la soie pour fabriquer porte-canettes ou sacs de voyages au logo de grandes entreprises. La société, qui emploie
quatre salariés et réalise 1,5 million d’euros de chiffres d’affaires, a su se faire un nom dans son secteur. « Ici, il faut
beaucoup de temps pour acquérir de la crédibilité, explique Karl. Les entreprises étrangères doivent faire leurs preuves pendant les cinq
premières années. Passé ce délai, les portes s’ouvrent, et les affaires sont plus faciles ». Aujourd’hui, Karl a
décroché de très grands comptes, comme Coca-Cola, Avon ou Pernod-Ricard. Le jeune homme s’est accroché car il apprécie la vie au
Japon. « Ce n’est pas tant la culture japonaise que j’aime que la douceur de vivre de ce pays, nuance-t-il. Ici, on ne se sent jamais agressé.
Étonnamment, le climat des affaires est plus affectif qu’en Europe. Il faut se montrer patient mais, une fois que la confiance est installée, on garde
un avantage par rapport aux nouveaux arrivants. A tel point qu’on risque presque de s’endormir ! » Pour Karl, l’avenir est au Japon.
Même si la plupart de ses proches sont occidentaux, et non japonais. « Nous ne nous amusons pas de la même façon, l’humour est très
différent », regrette-t-il. Séparé de sa compagne, il habite un grand appartement dans un quartier chic de Tokyo. Il fait beaucoup de
tennis et fréquente des clubs selects qui lui sont très utiles dans ses affaires. Ce n’est pourtant pas l’argent qui le fait courir.
« Je gagne bien ma vie, mais je réinvestis tous mes bénéfices dans l’entreprise », reconnaît-il. Ce qui lui
plaît, c’est l’aventure quotidienne de sa société. « J’essaie d’être créatif, d’être
toujours à l’affût de la bonne idée qui fera un carton. Je m’amuse, finalement ! »
Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?
« D’être privé de bons fromages ! C’est une des rares choses qu’on ne trouve pas au Japon, alors
que le pays s’est beaucoup ouvert depuis quelques années. Les loisirs culturels me manquent aussi. Alors j’achète des livres et des DVD
français via Internet ».
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